Panorama des fouilles de Xanthos
 

 

Par Christian Le Roy
Professeur émérite à l’Université Paris I
Ancien directeur de la Mission archéologique française
de Xanthos-Létoon

 

 

Le Létoon de Xanthos (Lycie, Turquie)

L’existence en Lycie d’un sanctuaire de la déesse Léto proche de la cité de Xanthos était connue, entre autres, par un texte du géographe Strabon, dont l’œuvre remonte à l’époque d’Auguste. Il s’agit d’un sanctuaire suburbain comme il en existe plusieurs en Grèce et en Asie Mineure. Mais l’originalité du Létoon de Xanthos réside avant tout dans son histoire, aussi bien cultuelle qu’architecturale, qui le distingue de ses homologues purement grecs.
Situé près d’une source, près de la rive Ouest du fleuve Xanthe (fig.1), qui le sépare de la ville de Xanthos, distante d’environ 4km, il est aujourd’hui isolé du littoral, au Sud, par environ 3km de dunes de formation récente, qui ne permettent pas de retrouver le tracé exact du rivage antique. Les sites côtiers les plus proches sont, à l’Ouest, la forteresse de Pydnai (ou Kydna), et, à l’Est, la grande ville de Patara, avec son port très fréquenté à l’époque romaine.


Fig-1---Le-cours-interieur-et--l-embouchure-du-fleuve-Xanthe
Fig. 1 : Le cours inférieur et l’embouchure du fleuve Xanthe
(cliché satellitaire SPOT 1, Université de Nantes (IGARUN), Mission archéologique du Létoon).

 

Le témoignage des voyageurs européens au XIXe siècle

 Le 17 Avril 1840, le voyageur anglais Charles Fellows, qui avait le premier visité le site de Xanthos en 1839, avait aussi, depuis Pydnai, situé le Létoon par ouï-dire, mais n’avait pu s’y rendre, empêché par un marécage infranchissable. Le premier qui atteignit et décrivit le site, en Mars 1841, fut l’officier de marine Richard Hoskyn, alors en mission cartographique pour l’amirauté britannique sur la côte lycienne. Découverte presque fortuite, à en juger par son récit : « Il avait été entendu que nous aurions dû franchir à nouveau le fleuve à gué près des ruines de Xanthos, mais notre guide nous amena à un gué très difficile, et dans notre ignorance de la région, nous fûmes obligés de nous soumettre à lui. Il fut donc convenu que nous dormirions là où nous étions cette nuit et traverserions le lendemain matin. Dans l’intervalle, j’allais voir quelques ruines qu’on me disait être à une heure de là. Je découvris un grand théâtre en très bon état de conservation, construit dans les flancs d’une colline basse isolée. Près de celui-ci, dans la plaine, il y a les fondations d’un temple, probablement le temple de Latone. Il y a quelques sarcophages dispersés. Le théâtre en lui-même est d’une construction inhabituelle (…) au-dessus du vomitorium Nord il y a quelques bas-reliefs et visages représentant le rire et le chagrin à différents degrés. »
Sans doute informé de l’intérêt du site, Charles Fellows réussit à s’y rendre lors de sa troisième expédition dans les premiers jours de Décembre 1841. Il reprend et précise la description, de Hoskyn et conclut : « Il n’y avait aucune trace d’une ville ancienne, et je ne doute guère que ç’ait été là le bois sacré et la demeure de Latone, le Létoon … »
Après cette double découverte, les ruines du Létoon ne furent ensuite guère visitées et encore moins commentées, contrastant avec l’intérêt soulevé par les découvertes de Xanthos .

  

 

La mission autrichienne. Friedrich-auguste-Otto Benndorf.(1838-1907)


 
Il fallut, pour le Létoon (fig 2), attendre les dernières décennies du XIXe siècle avec la grande exploration archéologique et épigraphique dirigée par Otto Benndorf, professeur à l’Université de Vienne. Il s’agissait d’une expédition lourde, très professionnelle, financée par une « Société autrichienne pour l’exploration de l’Asie Mineure » au bureau de laquelle siégeaient Robert et Nathaniel de Rothschild, et appuyée par le « Taurus », navire de Sa Majesté impériale stationné à Constantinople. La moisson scientifique fut d’une grande richesse. En Lycie en particulier, Benndorf réalisa le rêve de Schönborn en faisant transporter jusqu’au musée de Vienne les reliefs sculptés de l’Hérôon de Trysa. Pour ce qui est du Létoon, nous lui devons la première publication de nombreuses inscriptions, dont celle (découverte en 1882) qui assurait pour la première fois l’identification du site avec le sanctuaire de Léto. C’est également sous la direction de Benndorf que fut levé en 1892 le premier plan général des vestiges visibles. Il n’y eut pas de fouille au sens propre du terme, mais des opérations de débroussaillage. D’où quelques erreurs d’interprétation : l’abside, visible en surface, d’une église paléochrétienne avait été interprétée comme un vestige du temple de Léto, cependant que le temple lui-même était attribué au culte impérial, en raison de la présence, près de l’entrée, d’une dédicace monumentale à l’empereur Trajan (98-117 ap. J.C.). Le travail de Benndorf est celui d’un fondateur et est encore utilisé de nos jours. Ajoutons qu’il avait un talent d’écriture rare dans la littérature archéologique. Comme l’écrit Salomon Reinach (1858-1932), archéologue français et historien des religions, qui s’y connaissait, « aucun savant allemand du XIXe siècle n’a été un écrivain aussi accompli que lui ».
Suit une longue période d’inactivité, due essentiellement aux guerres et aux révolutions qui agitèrent le Proche Orient de 1914 à 1945. Le site du Létoon n’est pas oublié, comme en témoigne la rapide visite, en 1935, de Pierre Devambez, alors pensionnaire de l’Institut français d’archéologie d’Istanbul et futur co-fondateur, avec Pierre Demargne, de la mission archéologique de Xanthos. Après la guerre, il faut rappeler la forte personnalité de George Bean, à qui rien de ce qui était lycien n’était étranger, et qui attira le premier l’attention sur une statue fragmentaire presque informe, qui gisait aux milieu des broussailles qui recouvraient le temple de Léto. Transportée au musée de Fethiye bien des années plus tard, elle a été il y a peu identifiée comme une effigie du dieu égyptien Bès.

Fig-2---Letoon-Plan-general
Fig. 2 : Le Létoon, plan général (Mission archéologique du Létoon, relevé A.Bourgarel et al.).

 

La reprise des fouilles. Le mission française de Pierre Demargne.

Mais l’événement majeur a été la reprise en 1950, par une mission française dirigée par Pierre Demargne, très vite rejoint par Henri Metzger, des fouilles de Xanthos. La fouille était, et est restée depuis lors, financée par la Direction des relations culturelles du Ministère des Affaires étrangères français. Après dix campagnes de fouilles dans des conditions très austères, les résultats obtenus étaient suffisamment nouveaux et importants pour que les fouilleurs décident de marquer une pause et de se consacrer à la publication. Mais, pour Henri Metzger, la pause ne dura qu’un an. Dès 1962, il obtint l’autorisation d’ouvrir un nouveau chantier au Létoon. Ce fut le début d’une aventure archéologique féconde, à laquelle le signataire de cette notice a participé de 1962 à 1995, et qui n’est pas achevée.

Les conditions matérielles ont été au début, comme à Xanthos, des plus rudes. Il faut rappeler que l’infrastructure routière était, jusque dans les années 80, à peu près inexistante ; que l’électrification du canton n’a été réalisée qu’en 1981, et l’adduction d’eau dans les années 1990. Les structures administratives locales étaient tout aussi squelettiques : la ville la plus proche, Fethiye, aujourd’hui centre touristique, était une petite sous-préfecture dont l’activité économique avait été réduite à presque rien après la fermeture, en 1964, d’une mine de chrome exploitée par une société française. La moindre démarche administrative nécessitait un déplacement de plusieurs centaines de kilomètres, vers les préfectures de région de Mugla ou Antalya. Les outils et en général de fouille venaient d’Istanbul par camion.


Les découvertes d’Henri Metzger et de son équipe

À ces difficultés somme toutes assez communes, se sont ajoutés les problèmes propres au chantier lui-même. Dès la fin de la première campagne, il s’est avéré que, dans toute la partie Ouest, Nord-Ouest et Sud-Ouest du sanctuaire(fig.3), le niveau archéologique, atteint sous une couche de trois mètres d’alluvions stériles, était noyé dans une nappe phréatique, de hauteur variable suivant les saisons ce qui imposait un pompage ininterrompu et une fouille dans la boue, avec toutes les difficultés que cela implique pour l’étude de la stratigraphie et la collecte des artefacts. À quoi s’ajoutait un sentiment d’urgence, puisque, à la fin de chaque campagne, le niveau de la nappe phréatique remontait dès l’automne et oblitérait les surfaces qui venaient d’être fouillées. C’est dans ces conditions difficiles qu’Henri Metzger, assisté de Gérard Siebert et Alain Davesne, a dégagé, au Nord, les états successifs d’un grand portique qui constituait la limite septentrionale du sanctuaire. Simultanément, André Balland fouillait et dégageait les assises inférieures d’un grand édifice en demi-cercle qui se révéla être consacré au culte de l’empereur Hadrien (117-138 av. J.C.).

Dans la partie Ouest du sanctuaire, les difficultés techniques étaient d’un autre ordre. Il n’y avait pas de problème hydrographique : les édifices cultuels ont été édifiés sur une grande plate-forme rocheuse taillée artificiellement à flanc de colline, et étaient ensevelis sous une couche de destruction et de réoccupation relativement peu épaisse. Les restes d’une église paléochrétienne avec des sols en mosaïque furent fouillés de 1963 à 1967 par Martin Harrison, alors professeur à l’Université de Newcastle. Mettre au jour les ruines des bâtiments antiques ne posait, dans ce cas, pas de problème majeur. En revanche, pour le temple de Léto, le dégagement, l’extraction et le classement de plusieurs milliers de blocs entiers ou fragmentaires entassés en équilibre souvent instable et pesant chacun plusieurs quintaux, taillés dans un calcaire relativement fragile et fréquemment ornés de moulures et de motifs délicatement sculptés, s’apparentait à un gigantesque jeu de « mikado » parfois périlleux. Une première tentative, en 1965, pour installer un téléphérique mobile permit de tester les avantages mais aussi les lenteurs du système. C’est seulement en 1972 que nous eûmes la possibilité de faire venir des bords de la mer Noire une grue montée sur un camion qui, en quelques semaines, fit faire à la fouille et à l’étude du temple principal un progrès décisif. Bien entendu, chaque bloc, avant d’être déplacé, était repéré au théodolite (on ne connaissait pas encore les stations laser) et reporté sur un plan général de situation, originellement réalisé par l’architecte Régis Zeller et complété par ses successeurs, en particulier Erik Hansen.


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Fig.3  : Le Létoon, secteur Nord du sanctuaire : les portiques  d’époque hellénistique et romaine. 


 

Les fouilles des temples d’Apollon et d’Artémis par Christian Llinas et Edmond Lévy.

Parallèlement, Christian Llinas et Edmond Lévy ont fouillé deux temples dédiés respectivement à Apollon et Artémis, édifiés sur la même terrasse que celui de Léto. Enfin, à l’angle Sud-Ouest du terrain fouillé (qui ne correspond pas à la limite du sanctuaire, lequel s’étendait assurément bien au-delà), Alain Davesne a découvert, bien au-dessous du niveau actuel de la nappe phréatique, le propylon (entrée monumentale) et la large voie dallée qui menait aux temples et à la source sacrée qui était à l’origine du culte


Les fouilles du théâtre par Christian Le Roy et son équipe

Enfin, pour en terminer avec l’histoire, très résumée, de l’un des chantiers majeurs de l’archéologie française en Turquie, le théâtre dont les gradins avaient été, on l’a vu, le seul monument visible sur le site, avait été nettoyé, dans les années 80, par les soins de la municipalité du village de Kumlu Ova (sur le territoire duquel se trouve le Létoon) et accueillait tous les ans un « Festival de la Tomate » : introduite dans les années 80 du XXe siècle, la culture sous serre d’une variété hâtive de ce fruit avait connu un grand succès et contribué à l’enrichissement de la région. Une fouille prometteuse a été entamée par Jean-Charles Moretti et Alain Badie de 1991 à 1999. Elle a permis, outre une description précise du koilon, de démontrer que, contrairement à ce qui s’était imposé comme l’opinion commune depuis Charles Fellows, le théâtre possédait bien un bâtiment de scène comme il était normal à l’époque hellénistique.

En 1995, Christian Le Roy a transmis la direction de la Mission de Xanthos-Létoon à Jacques des Courtils. À la demande de la Direction des Antiquités de Turquie, des travaux de restauration et d’anastylose du temple de Léto ont été entrepris sous la direction de l’architecte Didier Laroche, grâce à un crédit spécifique alloué par le Ministère français des Affaires étrangères. Ces travaux se sont échelonnés sur six ans, et ont permis de restituer au bâtiment, au moins partiellement, la « troisième dimension » qui lui manquait, et de le rendre ainsi plus compréhensible aux visiteurs (fig. 4). La direction du chantier du Létoon est actuellement assurée par Mme Laurence Cavalier.

  

 

Fig-4---Le-Letoon-Temple-hellenistique-de-Leto-vu-du-Nord-apres-les-travaux
Fig.4 Le Létoon, temple hellénistique de Léto vu du Nord après les travaux d’anastylose (2005). 

 

Bilan de l’exploitation du Létoon pour la connaissance de l’Asie Mineure

Le moment est donc opportun pour tenter, en utilisant les résultats de la fouille, d’esquisser un bilan de ce que l’exploration du Létoon a apporté à l’histoire politique, religieuse et artistique de l’Asie Mineure dans l’Antiquité. En dehors des données proprement architecturales, on utilisera principalement les inscriptions gravées sur pierre, dont un grand nombre, de caractère le plus souvent officiel, ont été retrouvées pendant la fouille. Ces documents sont rédigés pour la très grande majorité en langue grecque. Mais plusieurs sont écrits dans la langue locale, le lycien. Il s’agit d’une langue anatolienne appartenant à la famille du louvite et lointaine cousine du hittite. Le plus long document gravé dans cette langue (plusieurs centaines de lignes) avait été découvert à Xanthos, mais était resté à peu près indéchiffrable. Une étape décisive fut franchie en 1973 avec la découverte au Létoon d’une stèle inscrite où l’on reconnut qu’un même texte avait été gravé, sur une face, en grec, sur une deuxième face, en lycien, avec, sur la troisième face, un résumé en araméen à l’époque la langue officielle de l’empire perse (fig. 5). Daté de la fin de l’empire perse, peu avant l’expédition d’Alexandre le Grand, cette « loi sacrée » concernait l’institution à Xanthos, sous l’autorité du satrape (gouverneur d’une province dans l’empire perse) représentant l’autorité perse, d’un culte en l’honneur d’une divinité carienne et prévoyait les sacrifices qui devaient lui être offerts ainsi que les indispensables ressources financières. Même si cette « stèle trilingue du Létoon », comme on l’a nommée, n’a pas permis le déchiffrement complet du lycien, elle en a ouvert la voie, en particulier pour le vocabulaire religieux et institutionnel. De plus, ce texte apporte des renseignements entièrement nouveaux sur l’histoire de la Lycie, de Xanthos et du Létoon.

 

Fig-5---La-stele-trilingue-du-Letoon
Fig. 5 : La « stèle trilingue » du Létoon : à gauche, la face portant l’inscription en langue lycienne ;
à droite, la face étroite portant le résumé en araméen.

 

L’occupation de l’acropole lycienne

À l’origine du Létoon, il y avait une source, porteuse de vie et, lié à celle-ci, la déesse-mère, symbole et garant de fécondité et de fertilité, dont le culte est répandu dans toute l’Anatolie. depuis la plus haute antiquité. Au Létoon, les débuts du culte ne semblent pas remonter aussi loin. Les plus anciens tessons découverts, recueillis dans un contexte de remblai, ne sont pas antérieurs au VIIe siècle av. J.C. Il faut cependant rappeler que l’importance de la nappe phréatique ne nous a très probablement pas permis d’atteindre les couches les plus anciennes. Mais, et c’est en quelque sorte une confirmation, on peut rappeler que l’occupation de l’ « acropole lycienne » de Xanthos ne remonte pas au-delà de l’époque de la céramique géométrique avancée. L’identification de la déesse-mère avec Léto est assurée : dans la « stèle trilingue », le nom correspondant au grec Léto est « la Mère de la présente enceinte ». La déesse n’était pas seule : elle est, toujours dans le texte de la stèle trilingue, accompagnée d’Elyana, que le grec traduit par « Nymphes » et l’araméen par un nom évoquant les divinités des eaux. Il est plus difficile de déterminer si la déesse-mère était accompagnée, dès l’époque lycienne, d’une progéniture. Le texte de la trilingue n’est ici pas probant, puisque les « enfants » qu’il mentionne sont forcément, au IVe siècle, Apollon et Artémis. Il n’est cependant pas impossible que la déesse-mère lycienne ait été ait été, comme Léto, doublement courotrophe (« qui nourrit ou élève de jeunes garçons »). Une statuette en ivoire conservée au musée d’Antalya, découverte dans dans une sépulture qui remonterait au début du VIIe siècle av. J.C. et trahirait une influence phrygienne, représente une femme accompagnée de deux petites figures de sexe différent. Il est extrêmement tentant de l’interpréter comme une divinité accompagnée de deux enfants. Mais il faut admettre que ce document est unique et son interprétation encore hypothétique.

Du sanctuaire à la fin de l’archaïsme et au Ve siècle av. J. C. , nous savons peu de choses, sinon qu’il était très probablement, dès cette époque, assez étendu : un sondage profond pratiqué (par A. Davesne) sous les fondations du propylon hellénistico-romain a livré, dans un contexte d’alluvions noyées dans la nappe phréatique, un lot significatif de céramique attique à vernis noir. De même, un sondage ouvert en 1995 immédiatement au Nord du temple hellénistique a également donné, dans le remblai de fondation, des fragments de céramique attique d’époque classique. Cela n’est pas surprenant dans la mesure où du matériel contemporain a été découvert à Xanthos sur l’acropole lycienne. Enfin, la fouille en profondeur menée par H. Metzger au Nord du sanctuaire a permis d’atteindre, sous les bâtiments hellénistiques, des niveaux du VIe siècle av. J.C. et des structures d’époque classique.

  

 

Les témoignages des inscriptions

Le début du IVe siècle av. J.C. est à la fois plus riche en documents et aussi d’un grand intérêt pour comprendre à la fois l’histoire du sanctuaire et les modalités de l’acculturation grecque en Asie Mineure. L’acteur principal de cette acculturation nous est connu par plusieurs inscriptions, rédigées à la foi en lycien et (avec un texte différent) en grec, et chantant les louanges d’Arbinas fils de Gergis, roi (ou plutôt roitelet) de Xanthos sous la tutelle perse, dont le domaine s’étendait au moins jusqu’aux villes de Telmessos et Pinara. Féru d’hellénisme, Arbinas fit venir à sa cour des artistes et des lettrés représentant la culture grecque. L’un d’eux, nommé Symmachos, originaire de Pellana (ville du Nord du Péloponnèse), se présente, dans un court poème grec de sa composition, comme un devin qui aurait joué un rôle dans une consultation de l’oracle de Delphes. D’après un autre texte, passablement mutilé et découvert remployé dans les fondations d’un portique d’époque romaine, il mentionne l’érection d’un temple dédié à Léto (fig. 6 et 7). Cela se vérifie sur le terrain : sous les ruines du temple hellénistique de Léto, on a retrouvé l’assise inférieure, en grands blocs bien taillés, d’un bâtiment plus petit, de style typiquement lycien, que l’on doit avec une grande probabilité identifier au « temple d’Arbinas »( fig.8). Il faut également rappeler, bien qu’il ait été découvert à Xanthos et non au Létoon, que le « Monument des Néréides » qui a se trouve aujourd’hui au British Museum a été identifié par Pierre Demargne, avec de bons arguments, comme le monument funéraire d’Arbinas.


Fig-6---Letoon-temple-hellenistique-du-Leto-bloc-de-cheneau-sommet-du-fronton-Nord
Fig. 6 : Le Létoon, temple hellénistique de Léto,
bloc de chéneau (sima rampante), sommet du fronton Nord.

Fig-7---Letoon-temple-hellenistique-du-Leto-bloc-de-cheneau-avec-gargouille-en-tete-de-lion
Fig. 7 : Le Létoon, temple hellénistique de Léto, bloc de chéneau
(sima latérale) avec gargouille en tête de lion.

Fig-8---Letoon-temple-hellenistique-du-Leto-la-cella-vu-du-Sud
Fig. 8 : Le Létoon, temple hellénistique de Léto, la cella vu du Sud,
après restitution des tambours de base des demi-colonnes de l’ordre intérieur.
Au premier plan, les murs arasés du premier temple de Léto (« temple d’Arbinas »).

 

 

Les cultes d’Apollon et d’Artémis

C’est vraisemblablement à la même époque que furent instaurés les cultes d’Apollon et Artémis, les deux enfants de Zeus et Léto. Parallèlement au premier temple de Léto, et sur la même grande terrasse artificielle taillée à flanc de colline (fig. 9), on a dégagé, à l’intérieur de deux temples hellénistiques, les restes de deux autres lieux de culte de style proprement lycien( fig. 10). Devant l’entrée de la structure centrale, au Sud, on a retrouvé un bloc portant une dédicace à Artémis. Enfin, à l’intérieur de la troisième installation cultuelle se trouvait une mosaïque hellénistique représentant les attributs d’Apollon( fig. 11). Ajoutons que la stèle trilingue atteste que l’équivalent lycien d’Apollon est Natri, ce qui prouve l’existence d’un dieu local antérieur à l’hellénisation. Ce n’est pas le cas, en revanche, pour Artémis, directement transcrite en lycien Ertemi.

Cependant, si les noms sont, au début du IVe siècle, devenus grecs, les installations cultuelles ne le sont pas, ou plutôt pas encore. Elles témoignent au contraire de la permanence des traditions locales. Du petit temple voué à Apollon, seules les fondations et le première assise en pierre sont conservées. Mais elles portent, à leur face supérieure, des encoches et évidements qui ne laissent aucun doute sur le fait que l’élévation était entièrement en bois, selon l’ancienne tradition lycienne dont nous avons le reflet dans les tombeaux et les reliefs rupestres qui font l’originalité des nécropoles de Xanthos, Pinara, Myra et bien d’autres.

Pour ce qui est du culte d’Artémis, le caractère non-grec de l’installation est tout aussi flagrant. Le centre en est occupé par une éminence du rocher naturel, aplani en son sommet et taillé irrégulièrement sur les côtés. L’étude en cours amène à supposer qu’il était entouré d’un appareillage en bois. Le roc taillé servait peut-être de support à une représentation de la divinité.
Au début du IVe siècle, le Létoon se présente donc comme un sanctuaire dynastique placé sous l’autorité du roi de Perse représenté par un satrape. La situation change dans les décennies suivantes : la dynastie xanthienne disparaît et le pouvoir passe entre les mains du dynaste de la ville de Limyra. Dans la seconde moitié du siècle, on assiste à la montée en puissance des satrapes de Carie. Mausole et ses successeurs dominent la Lycie jusqu’à l’arrivée d’Alexandre le Grand. Ce dernier, au témoignage de Plutarque, lors de sa conquête de l’Asie Mineure, visita le site du Létoon, où un oracle opportunément sorti de la source sacrée lui promit la victoire sur les Perses.


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Fig. 9 : Le Létoon, temple hellénistique d’Artémis vu du Nord.
Au centre, le rocher cultuel primitif.

Fig-10---Letoon-1986-Temple-B
Fig. 10 : Le Létoon, temple hellénistique d’Apollon vu du Nord.
À l’intérieur, assise inférieure en pierre du temple lycien.

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Fig. 11 : Le Létoon, mosaïque hellénistique représentant les attributs d’Apollon, l’arc et la lyre, de part et d’autre d’une rosace.
Cette mosaïque a été insérée dans le « vestibule » (pronaos) du temple lycien dont seule la première assise est conservée.

   

L’histoire du sanctuaire à partir de l’époque héllenistique

Durant la longue période tourmentée qui va de la mort d’Alexandre à la conquête romaine, la Lycie changea plusieurs fois de maître. Plusieurs inscriptions découvertes au Létoon attestent ainsi que, au IIIe siècle av. J.C., l’autorité dominante était celle des Ptolémées, souverains de l’Égypte. C’est probablement à la même époque que les cités lyciennes se réunirent pour constituer un koinon, mot que l’on peut traduire par « ligue » ou « confédération ». Le Létoon en devint le sanctuaire fédéral, où se réunissaient annuellement les représentants des cités membres. Le géographe Strabon (58 av. J.C. ( ?) entre 20 et 25 ap. J.C.) nous apprend que les votes avaient lieu au scrutin proportionnel : les cités principales avaient trois voix, les moyennes deux et les petites une seule. C’est probablement au IIe siècle av.J.C. que fut construit le théâtre qui devint bien des siècles plus tard, comme on l’a vu, le « marqueur » du site ruiné. S’y tenaient aussi, outre les assemblées fédérales, des concours musicaux et littéraires comme on en connaît dans tout le monde grec : on a conservé, gravées sur pierre, la liste des épreuves et des vainqueurs de l’une de ces sessions. À partir du milieu du IIe siècle av.J.C., les concours se tenaient sous le patronage de la déesse Rome, tenue pour la garante de l’indépendance de la Lycie. Simultanément, les bâtiments administratifs d’époque classique bâtis au Nord de la terrasse des temples furent remplacés par une série de portiques qui, au Nord et à l’Ouest, marquèrent les limites du sanctuaire. Des statues de souverains et de notables se dressaient sur des bases devant les portiques, qui abritaient des ateliers et des boutiques, parfois avec des sols en mosaïque. Six de ces statues, endommagées puis concassées à l’époque romaine, ont été recomposées par J. Marcadé et A. Davesne à partir de centaines de fragments et se trouvent maintenant au musée d’Antalya (fig. 12).

 

Fig-12---Statue-hellenistique-recomposee-a--aide-de-milliers-de-fragments-Musee-d-antalya
Fig. 12 : Statue hellenistique féminine en marbre, attribuable à un atelier de l’ile de Cos (160-130 av. J-C.)
Musée d’Antalya (Turquie), d’après « Xanthos », Dossiers d’Archéologie, n° 239, Décembre 1998, page 50.

 

La reconstruction des temples de Léto, Apollon et Artémis

Mais le plus spectaculaire de ces embellissements fut la reconstruction des trois temples de Léto, Apollon et Artémis qui remontaient, on l’a vu, à l’époque dynastique (fig. 13). À une date qui est encore discutée, mais qui doit se situer au plus tôt au milieu du IIIe et au plus tard au milieu du IIe siècle av. J.C., fut mis en œuvre un important programme de rénovation, d’une remarquable cohérence : les trois anciens temples furent enchassés dans trois nouveaux bâtiments de style purement hellénistique. Il y a, d’un temple à l’autre, des variantes dans l’exécution de ce programme, mais l’unité de conception est flagrante. Il s’agissait de proclamer la prospérité et l’indépendance de la Ligue lycienne, tout en illustrant la continuité de ses traditions, dont on affirmait du même coup l’antiquité, l’originalité et le caractère « national ».

 

Fig-13---Projet-de-reconstruction-du-Temple-de-Leto
Fig. 13 : Didier Laroche, Projet de reconstitution du Temple de Léto : Perspective vue du nord en direction de la colonnade ouest.
D’après, « Xanthos », Dossiers d’Archéologie, n° 239, Décembre 1998, page 51.


Le nouveau temple de Léto, divinité principale, est le plus vaste : l’ancien « temple d’Arbinas » tient tout entier dans la cella du temple hellénistique. Tout le pronaos , au Sud, déborde de la plate-forme rocheuse et est porté par un soubassement en maçonnerie de plusieurs mètres de haut. De même, le long côté Ouest domine de plusieurs mètres la terrasse inférieure. L’ordre extérieur est un péristyle ionique de six colonnes sur onze. Le pronaos est profond, porté par deux colonnes ioniques in antis. On y accédait, depuis le niveau inférieur, qui était celui de la source sacrée, par un perron dont l’agencement fut modifié au début de l’époque impériale pour pallier la montée de la nappe phréatique. À l’arrière (côté Nord), il n’y a pas d’opisthodome, mais deux demi-colonnes engagées dans le mur de fond : c’est l’un des premiers exemples connus de « faux opisthodome ». Le mur intérieur de la cella était orné de demi-colonnes engagées d’ordre corinthien, surmontées d’une frise de lotus et palmettes. La surface de la cella correspond à celle du « temple d’Arbinas », dont on voit encore la première assise. Le sol a été pillé de fond en comble au moment de la ruine finale du temple : des fragments de céramique datant du VIe siècle ap.J.C. ont été retrouvés dans la couche de destruction. Bien que cela ait été contesté, il me paraît sûr que la cella était dallée. On s’est d’autre part demandé si le temple d’Arbinas était ou non conservé en élévation. J’estime pour ma part que les demi-colonnes corinthiennes qui couraient le long du mur intérieur de la cella étaient faites pour être vues, et auraient perdu tout sens si elles avaient été masquées par les murs du temple ancien. On peut enfin ajouter que le temple hellénistique de Léto fut, à l’époque paléochrétienne, dans un premier temps, désaffecté mais non détruit. Par la suite, les colonnes du péristyle furent progressivement abattues. Les tambours en furent remployés, par exemple dans les murs de la petite église construite au Ve siècle de notre ère, ou bien finirent dans les fours à chaux. Finalement, sans doute au VIIe siècle ap.J.C., les blocs des murs furent jetés à bas jusqu’au niveau du stylobate, essentiellement pour récupérer le bronze des scellements qui les liaient entre eux.

Il n’en va pas de même pour les deux autres temples hellénistiques, dédiés comme on l’a vu à Artémis et Apollon. Leur destruction a été radicale. Tous les blocs, ou peu s’en faut, de la superstructure ont été concassés pour servir de remblai et surélever le niveau du sol, garantissant ainsi aux occupants qu’ils seraient au sec, au-dessus du niveau des crues hivernales. De ce fait, leur étude est beaucoup plus difficile, sans parler de l’impossibilité d’effectuer la moindre anastylose.

Le temple d’Artémis, au centre de la terrasse, avait été conçu comme un écrin enfermant et « habillant » le lieu de culte originel, dont le centre était, comme on l’a vu, un rocher taillé. Cet « écrin » a pris la forme d’un petit édifice de style ionique, dépourvu de péristyle et d’opisthodome mais muni vraisemblablement de deux colonnes in antis. Le décor extérieur, où interviennent les motifs habituels tels que les frises d’oves, de rais-de-cœur, les rinceaux d’acanthe, était à la fois chargé et d’une grande finesse d’exécution, faisant de cet édifice une sorte de bijou, dont on regrette d’autant plus l’état de destruction.

Le temple hellénistique d’Apollon enfin, le plus à l’Est, était de taille moyenne – plus petit que le temple de Léto, plus grand que celui d’Artémis. Comme le temple de Léto, il était doté d’un péristyle et d’un pronaos, mais dépourvu d’opisthodome. Il tranchait cependant sur ses deux voisins, étant en effet d’ordre dorique. Comme au temple dorique d’Apollon à Claros, les cannelures des colonnes ne sont pas à joints vifs, mais séparées par d’étroits bandeaux plats. Le soubassement en pierre du temple lycien était bien visible dans la cella. Comme pour le temple de Léto, je doute que la superstructure ancienne, qui était ici en bois, ait été préservée. L’originalité du temple est ailleurs : dans le pronaos du temple « lycien », on avait inséré, au moment de la construction du temple hellénistique, une mosaïque en opus tessellatum représentant, de part et d’autre d’une rosace, les attributs du dieu, l’arc et la lyre. Le thème est banal, mais l’emplacement unique: il existe d’autres exemples de pavements en mosaïque à l’intérieur des temples (par exemple à Olympie), mais c’est à ma connaissance le seul cas de mosaïque rigoureusement cultuelle, en rapport direct avec la divinité à laquelle le temple est dédié, et inséré à l’intérieur du bâtiment.

Tel qu’il se présentait à l’époque hellénistique, le Létoon avait donc beaucoup d’allure : clos de portiques ornés de statues, structuré en grandes terrasses descendant de l’Est à l’Ouest, dominé par trois temples dont les façades étaient tournées vers la source de Léto, c’était à coup sûr l’un des sanctuaires majeurs de l’Asie Mineure méridionale.

 

La décadence du sanctuaire

Il conserva ce statut à l’époque romaine, malgré les aléas de l’histoire. Il ne fut semble-t-il pas épargné par les guerres civiles qui précédèrent l’instauration de l’Empire. Un peu plus tard, un grand incendie ravagea tout le secteur des portiques Nord. Des troubles, dont nous ne savons pas grand chose, amenèrent l’empereur Claude (4 - 34 ap. J.C.) a réduire la Lycie au statut de province romaine, lui enlevant ainsi son indépendance, même si celle-ci était depuis longtemps très formelle. Mais la situation se redressa à l’époque de l’empereur Hadrien (117 - 138 ap. J.C). Un mécène milliardaire, Opramoas de Rhodiapolis (cité de la Lycie orientale), subventionna la reconstruction de plusieurs bâtiments. Mieux encore, à l’occasion d’une visite de l’empereur, la pièce d’eau qui était alimentée par la source fut embellie par le construction d’une colonnade en demi-cercle, faisant face à une grotte artificielle dédiée au culte des Nymphes et munie en son milieu d’une grande niche vouée au culte de l’empereur.
La décadence irréversible commence au IVe siècle ap. J.C. La décadence du paganisme amène un appauvrissement que rend sensible, sur le site, la médiocrité des réparations et l’abondance des remplois. Au Ve siècle, la petite église paléochrétienne dont il a déjà été question ci-dessus, prolongée par un bâtiment conventuel, efface l’emplacement de l’autel des sacrifices et amène le comblement de la source et de la pièce d’eau. Les temples, on l’a vu, sont peu à peu démolis. Au VIIe siècle de notre ère, le site est pratiquement abandonné. Et la montée des alluvions ne laisse voir que le haut des ruines du temple de Léto et les gradins supérieurs du théâtre, que découvriront, au XIXe siècle, les premiers voyageurs européens.

Crédit photographique : Toutes les photographies, sauf les fig. 1 et 2, sont de Christian le Roy, Mission archéologique du Létoon à Xanthos.

 

 

Dessins de temples grecs d'après R. Ducher

Dessins de temples grecs d'après R. DUCHER Caractéristique des styles Paris 1944


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Planche 1

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Planche 2

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Planche 3

 

Pour en savoir plus sur l’œuvre d’Henri Metzger, consulter l’hommage qui lui a été rendu dans la Revue archéologique, 2009, fasc. 2, pages 337-334. Contributions de J.J. MAFFRE, O. PELON ET Ch . LE ROY.

 

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