L’opulence des Flandres


On a pu qualifier l’Anvers du XVIe siècle d’entrepôt du monde, et un auteur, pour désigner la civilisation des Pays-Bas, a récemment parlé « d’embarras de richesses ». C’est bien cet « embarras de richesses » que montre le tableau de Frans Francken le Jeune, Crésus montrant ses trésors à Solon. Le sage Solon, législateur semi-légendaire de l’Athènes archaïque, est ici placé par Crésus, le riche par excellence, devant la fameuse contradiction : comment lui, le sage, l’homme bon, peut-il vivre dans la pauvreté, tandis que d’autres, courtisans, puissants sans scrupules, nagent dans la richesse ? L’intérêt du tableau, une variation à partir d’un thème fréquemment illustré par l’artiste, réside surtout dans la vue d’un intérieur flamand, celui d’un riche collectionneur, amateur d’orfèvrerie, de tableaux anciens, d’antiques et de vaisselle précieuse.

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Autre symbole de cette opulence de la Flandre du XVIIe siècle, le Cabinet à peintures, vrai meuble à secrets destiné à abriter des collections de médailles anciennes, de bijoux ou de pierres précieuses, à moins qu’il ne s’agisse des lettres de change d’un riche armateur anversois. Ce meuble, sans équivalent dans les collections publiques françaises (le Louvre lui-même n’en possède pas !) est le vrai chef-d’oeuvre de la collection de Marcel Puech, cet antiquaire avignonnais qui donna en 1986 toute sa collection au musée Calvet, dont quarante-sept oeuvres des Ecoles du Nord.
Ce qui fascine dans cette peinture des Pays-Bas du dix-septième siècle, c’est la concurrence, l’opposition entre deux modèles. L’un au nord, protestant et libre-penseur, est incarné par la puissante République des Provinces-Unies, qui gouverne à Amsterdam, Haarlem et La Haye. L’autre, au sud, catholique et monarchique, est dominé par l’Espagne des Hasbourgs, maîtresse d’Anvers, Tournai, Bruxelles et longtemps de Lille, Arras et Valenciennes. Mais ces deux modèles ont beaucoup de points communs. Ils sont basés sur les mêmes corporations d’artisans prospères, habitant des villes fortes et riches, où fleurissent les guildes de St-Luc, le patron des peintres. Chaque genre pictural devient alors pour la première fois une vraie spécialité : l’artiste-artisan se consacre à un type d’oeuvres, en fonction de ses dons, de ses inclinations et de ses clients. Pour certains, comme Osias Beert, c’est la Nature morte. On peut en voir dans l’exposition un magnifique exemple appartenant à la collection de M. Puech, associant citrons et grenades à un plat de porcelaine chinoise, biens rares et précieux par excellence, venus de loin. Pour d’autres, comme Andries van Aertvelt, la mer est l’inspiratrice.

 

Ce peintre anversois est l’un des premiers à traiter une Tempête pour elle-même. Les administrateurs de la Fondation Calvet, qui acquirent cette oeuvre en 1876, pensèrent sans doute en l’achetant honorer un autre grand spécialiste du genre (et lointain héritier d’Aertvelt), l’avignonnais Joseph Vernet (1714-1789).